15.05.2008

Nous deux encore

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            Air du feu, tu n’as pas su jouer.

            Tu as jeté sur ma maison une toile noire. Qu’est-ce que

cet opaque partout ? C’est l’opaque qui a bouché mon ciel.
Qu’est-ce que ce silence partout ? C’est le silence qui a fait

taire mon chant.

            L’espoir, il m’eût suffi d’un ruisselet. Mais tu as tout

pris. Le son qui vibre m’a été retiré.

            Tu n’as pas su jouer. Tu as attrapé les cordes. Mais tu

n’as pas su jouer. Tu as tout bousillé tout de suite. Tu as

cassé le violon. Tu as jeté une flamme sur la peau de soie.

Pour faire un affreux marais de sang.

Son bonheur riait dans son âme. Mais c’était tout

tromperie. Ca n’a pas fait long rire.

            Elle était dans un train roulant vers la mer. Elle était dans une fusée filant sur le roc. Elle s’élançait quoiqu’immobi-

le vers le serpent de feu qui allait la consumer. Et fut là tout à coup, saisissant la confiante, tandis qu’elle peignait sa chevelure, contemplant sa félicité dans la glace.

            Et lorsqu’elle vit monter cette flamme sur elle, oh…

            Dans l’instant la coupe lui a été arrachée. Ses mains n’ont plus rien tenu. Elle a vu qu’on la serrait dans un coin. Elle s’est arrêtée là-dessus comme sur un énorme sujet de méditation à résoudre avant tout. Deux secondes plus tard, deux secondes trop tard, elle fuyait vers la fenêtre, appelant au secours.

            Toute la flamme alors l’a entourée.

Elle se retrouve dans un lit, dont la souffrance monte jusqu’au ciel, jusqu’au ciel, sans rencontrer de dieu… dont la souffrance descend jusqu’au fond de l’enfer, jusqu’au fond de l’enfer sans rencontrer de démon.

            L’hôpital dort. La brûlure éveille. Son corps, comme un parc abandonné...Défenestrée d’elle-même, elle cherche comment rentrer. Le vide où elle godille ne répond pas à ses mouvements. 

            Lentement, dans la grange, son blé brûle.

            Aveugle, à travers le long barrage de souffrance, un mois durant, elle remonte le fleuve de vie, nage atroce.

            Patiente, dans l’innommable boursouflé elle retrace ses formes élégantes, elle tisse à nouveau la chemise de sa peau fine. La guérison est là. Demain tombe le dernier pansement. Demain…

            Air du sang, tu n’as pas su jouer. Toi non plus, tu n’as pas su. Tu as jeté subitement, stupidement, ton sot petit caillot obstructeur en travers d’une nouvelle aurore.

Dans l’instant elle n’a plus trouvé de place. Il a bien fallu se tourner vers la Mort.

            A peine si elle a aperçu la route. Une seconde ouvrit l’abîme. La suivante l’y précipitait.

            On est resté hébété de ce côté-ci. On n’a pas eu le temps de dire au revoir. On n’a pas eu le temps d’une promesse.

            Elle avait disparu du film de cette terre.

Lou

Lou

Lou, dans le rétroviseur d’un bref instant

Lou, ne me vois-tu pas ?

Lou, le destin d’être ensemble à jamais

dans quoi tu avais tellement foi

Eh bien ?

Tu ne vas pas être comme les autres qui jamais plus ne font

            signe, englouties dans le silence.

Non, il ne doit pas te suffire à toi d’une mort pour t’enlever

            ton amour.

Dans la pompe horrible

qui t’espace jusqu’à je ne sais quelle millième dilution

tu cherches encore, tu NOUS cherches place

Mais j’ai peur

On n’a pas pris assez de précautions

On aurait dû être plus renseigné,

Quelqu’un m’écrit que c’est toi, martyre, qui va veiller sur

moi à présent.

Oh ! J’en doute.

Quand je touche ton fluide si délicat

demeuré dans ta chambre et tes objets familiers que je

presse dans mes mains

ce fluide ténu qu’il fallait toujours protéger

Oh j’en doute, j’en doute et j’ai peur pour toi,

Impétueuse et fragile, offerte aux catastrophes

Cependant, je vais à des bureaux, à la recherche de certificats gaspillant des moments précieux

qu’il faudrait utiliser plutôt entre nous précipitamment tandis que tu grelottes

attendant en ta merveilleuse confiance que je vienne

t’aider à te tirer de là, pensant « A coup sûr, il viendra

« il a pu être empêché, mais il ne saurait tarder

« il viendra, je le connais

« il ne va pas me laisser seule

« ce n’est pas possible

« il ne va pas laisser seule, sa pauvre Lou…

            Je ne connaissais pas ma vie. Ma vie passait à travers toi. Ca devenait simple, cette grande affaire compliquée. Ca devenait simple, malgré le souci.

            Ta faiblesse, j’étais raffermi lorsqu’elle s’appuyait sur moi.

            Dis, est-ce qu’on ne se rencontrera vraiment plus jamais ?

            Lou, je parle une langue morte, maintenant que je ne te parle plus. Tes grands efforts de liane en moi, tu vois, ont abouti. Tu le vois au moins ? Il est vrai, jamais tu ne doutas, toi. Il fallait un aveugle comme moi, il lui fallait du temps, lui, il fallait ta longue maladie, ta beauté, ressurgissant de la maigreur et des fièvres, il fallait cette lumière en toi, cette foi, pour percer enfin le mur de la marotte de son autonomie.

            Tard j’ai vu. Tard j’ai su. Tard, j’ai appris « ensemble » qui ne semblait pas être dans ma destinée. Mais non trop tard.

            Les années ont été pour nous, pas contre nous.

            Nos ombres ont respiré ensemble. Sous nous les eaux du fleuve des événements coulaient presque avec silence.Nos ombres respiraient ensemble et tout en était recouvert. J’ai eu froid à ton froid. J’ai bu des gorgées de ta peine.

Nous nous perdions dans le lac de nos échanges.

            Riche d’un amour immérité, riche qui s’ignorait avec l’inconscience des possédants, j’ai perdu d’être aimé. Ma fortune a fondu en un jour.

            Aride, ma vie reprend. Mais je ne me reviens pas. Mon corps demeure en ton corps délicieux et des antennes plumeuses en ma poitrine me font souffrir du vent du retrait. Celle qui n’est plus, prend, et son absence dévoratrice me mange et m’envahit.

            J’en suis à regretter les jours de ta souffrance atroce sur le lit d’hôpital, quand j’arrivais par les corridors nauséabonds, traversés de gémissements vers la momie épaisse de ton corps emmailloté et que j’entendais tout à coup émerger comme le « la » de notre alliance, ta voix, douce, musicale, contrôlée, résistant avec fierté à la laideur du désespoir, quand à ton tour tu entendais mon pas, et que tu murmurais, délivrée « Ah tu es là ».

            Je posais ma main sur ton genou, par-dessus la couverture souillée et tout alors disparaissait, la puanteur, l’horrible indécence du corps traité comme une barrique ou comme un égout, par des étrangers affairés et soucieux, tout glissait en arrière, laissant nos deux fluides, à travers les pansements, se retrouver, se joindre, se mêler dans un étourdissement du cœur, au comble du malheur, au comble de la douceur.

            Les infirmières, l’interne souriaient ; tes yeux pleins de foi éteignaient ceux des autres.

            Celui qui est seul, se tourne le soir vers le mur, pour te parler. Il sait ce qui t’animait. Il vient partager la journée. Il a observé avec tes yeux. Il a entendu avec tes oreilles.

Toujours il a des choses pour toi.

            Ne me répondras-tu pas un jour ?

            Mais peut-être ta personne est devenue comme un air de temps de neige, qui entre par la fenêtre, qu’on referme, pris de  frissons ou d’un malaise avant-coureur de drame, comme il m’est arrivé il y a quelques semaines. Le froid s’appliqua soudain sur mes épaules je me couvris précipitamment et me détournai quand c’était toi peut-être et la plus chaude que tu pouvais te rendre, espérant être bien accueillie ; toi, si lucide, tu ne pouvais plus t’exprimer autrement. Qui sait si en ce moment même, tu n’attends pas, anxieuse, que je comprenne enfin, et que je vienne, loin de la vie où tu n’es plus, me joindre à toi, pauvrement, pauvrement certes, sans moyens mais nous deux encore, nous deux…

Henri Michaux, Nous deux encore 1948, collection de la Pléiade II

                         ...à toi, ombre errante, qui me lisais ce poème à Chattanoogga, Tennessee! 

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05.05.2008

Carnets d'Ailleurs

563744020.jpg"Carnets d'Ailleurs" aux éditions de l'Harmattan, Paris. Collection Encres Noires.

C'est ici: 

carnets-d-ailleurs-bona-mangangu.htm?fulltext=bona%20mang...

ou là carnets-d-ailleurs,11300086.aspx

ISBN : 9782296054356

Bona-Mangangu-Carnets-d-ailleurs?Mn=-1&Ra=-1&To=0...

index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=26018

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..Et surtout n'oublie pas, petit homme, que dans ce pays d'ocre et de poussière on ne parle jamais de soi...Ici, tout est pur silence, ciel et terre... (Carnets d'Ailleurs)

...à la petite Taiseuse! 

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... Et à Leïla, pour l'amour fou!

 

 

29.04.2008

A bientôt...

826308388.jpgEia...!!!

Fin de partie

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Aimé Césaire. (1913 - 2008)

...Salut vieux Frère!

28.04.2008

Césaire: "Un pas, un autre pas, encore un autre pas..."

 1912645016.jpgLe roi Christophe: « Je demande trop aux hommes. Mais pas assez aux Nègres, Messieurs. S’il y a une chose qui, autant que les propos des esclavagistes, m’irrite, c’est d’entendre nos philanthropes clamer, dans le meilleur esprit sans doute, que tous les hommes sont des hommes et qu’il n’y a ni blancs ni noirs. C’est penser à son aise, et hors du monde, Messieurs. Tous les hommes ont les mêmes droits. J’y souscris. Mais, du commun lot, il en est qui ont plus de devoirs que d’autres. Là est l’inégalité. Une inégalité de sommations, comprenez-vous ?

A qui fera-t-on croire que tous les hommes, je dis tous, sans privilège, sans particulière exonération, ont connu la déportation, la traite, l’esclavage, le collectif ravalement à la bête, le total outrage, la vaste insulte, que tous, ils ont reçu plaqué sur le corps, au visage, l’omniniant crachat ? Nous seuls, Messieurs, vous m’entendez, nous seuls, les nègres. Alors, au fond de la fosse. C’est bien ainsi que je l’entends. Au plus bas de la fosse. C’est là que nous crions : de là que nous aspirons à l’air, à la lumière, au soleil. Et si nous voulons remonter, voyez comme s’imposent à nous, le pied qui s’arcboute, le muscle qui se tend, les dents qui se serrent... Et voilà pourquoi il faut en demander aux nègres plus qu’aux autres : plus de travail, plus de foi, plus d’enthousiasme, un pas, un autre pas, encore un autre pas et tenir gagné chaque pas. C’est d’une remontée jamais vue que je parle, Messieurs, et malheur à celui dont le pied flanche. »

Aimé Césaire. La Tragédie du Roi Christophe, Présence Africaine, Paris, extrait. Créée au Théâtre de l'Odéon En 1966

Photo: Aimé et Suzanne Césaire.

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L'hommage de la Comédie française à Césaire

Le monde perd avec Aimé Césaire un militant et un sage, fondateur avec Léopold Sedar Senghor de la négritude, mouvement littéraire et culturel par lequel il rassemblait les destins tragiques de toutes les identités noires, qu'elles fussent opprimées sur les terres africaines ou sur celles du Nouveau Monde. La disparition d'une des plus grandes figures intellectuelles et morales de notre pays prive également notre théâtre d'un poète et d'un auteur dramatique dont l'œuvre traduisait toutes les luttes et l'acuité du regard sur la condition humaine. «Nègre, nègre, depuis le fond du ciel immémorial » ainsi se définissait celui que la Comédie-Française devait inscrire à son répertoire en 1991 avec La Tragédie du Roi Christophe, mise en scène par le cinéaste burkinabé Idrissa Ouedraogo. Au festival d'Avignon, en 1989, une lecture impressionnante du Discours sur le colonialisme était donnée au cloître du Palais-Vieux par Antoine Vitez. Alors administrateur général de la Comédie-Française, il avait, dans un hommage à l'audace définitive qui résonne aujourd'hui de toute sa force, ainsi défini le génie universel d'Aimé Césaire: «Nous avons un Shakespeare et il est noir.»

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"Pour nombre de personnes, le roi Christophe reste, à l’instar de Spartacus, le symbole de l’homme révolté contre la condition d’esclavage qui a prévalu pendant des millénaires dans les sociétés les plus diverses. Mais, aussi inattendu que cela soit, dans sa quête pathétique d’une identité qui lui soit acceptable, le roi Christophe peut aussi être considéré comme le précurseur et le modèle d’une multitude de leaders « visionnaires » qui se sont succédés depuis les années 1950 dans les pays d’Afrique, d’Asie, d’Europe de l’Est ou d’Amérique Latine. Comme lui, ces derniers ont tour à tour joué le rôle de libérateurs adulés et de chefs écoutés, avant d’assumer le rôle de dictateurs sanguinaires."

Khalil Chraibi, économiste

 

27.04.2008

Césaire: Particulier-universel...

1443028302.jpg"...Je ne m'enterre pas dans un particularisme étroit. Mais je ne veux pas non plus me perdre dans un universalisme décharné.

Il y a deux manières de se perdre : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l' "universel".

Ma conception de l'universel est celle d'un universel riche de tout le particulier, riche de tous les particuliers, approfondissement et coexistence de tous les particuliers. Alors ? Alors il nous faudra avoir la patience de reprendre l'ouvrage, la force de refaire ce qui a été défait ; la force d'inventer au lieu de suivre ; la force « d'inventer » notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l'obstruent. En bref, nous considérons désormais comme notre devoir de conjuguer nos efforts à ceux de tous les hommes épris de justice et de vérité pour bâtir des organisations susceptibles d'aider de manière probe et efficace les peuples noirs dans leur lutte pour aujourd'hui et pour demain : lutte pour la justice ; lutte pour la culture ; lutte pour la dignité et la liberté ; des organisations capables en un mot de les préparer dans tous les domaines à assumer de manière autonome les lourdes responsabilités que l'histoire en ce moment même fait peser si lourdement sur leurs épaules."

Aimé Césaire. Lettre à Maurice Thorez,  Extrait, Paris 24 Oct 1956

 

Césaire: "La vie n'est pas un spectacle..."

1834566858.jpgPartir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir... j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».

Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai».
Et je lui dirais encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir."

Et venant je me dirais à moi-même :
« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse... »

25.04.2008

Césaire à jamais...

481206947.jpg"...Que la rouille est tombée en grêle libérant un imprévu de papillons..."

Eia!!!

22.04.2008

Le parcours du Nègre fondamental (Poésies, essais, théâtre, engagement politique etc...

Aimé Césaire

La passion du poète

par Edouard Glissant, poète martiniquais.

 

 

663777952.jpgLa route de Balata monte à travers la forêt primitive de Martinique jusqu’au Morne-Rouge et au delà vers les plateaux d’Ajoupa-Bouillon, du Lorrain et de Basse-Pointe, où le poète est né, et où l’on découvre et l’on éprouve « la grand’lèche hystérique de la mer. » Pas un ne sait ni ne peut dire à quel moment, sur cette route, vous quittez le sud du pays, ses clartés sèches, ses plages apprivoisées, ses légèretés soucieuses, pour entrer dans la demeure de ce nord de lourdes pluies, parfois de brumes, où les fruits, châtaignes et abricots ou mangues térébinthes, sont pesants et présents, et où l’on peut entendre d’au loin les conteurs et les batteurs de tambour. Chacun s’y plante sans doute dans ses enfances sans bouger, comme dans la boue rouge qui piète à l’assaut des mornes Pérou et Reculée.

 

Mais la jeunesse du poète est aussi marquée par des errances tranquilles. Dans les années de l’immédiat avant-guerre mondiale, la deuxième, il est étudiant à Paris, ayant quitté ces mornes du nord de la Martinique, et le Lycée Schoelcher à Fort-de-France. Il découvre ce qu’on appelait le vieux continent, mais surtout il rencontre l’Afrique, « gigantesquement chenillant au pied de l’Europe sa nudité où la mort fauche à larges andains ». Non pas la découverte de l’explorateur, mais celle essentielle du fils revenu à la source de ses passions et de ses inquiétudes. Parmi ceux, africains, antillais, guyanais, malgaches, réunionnais, qui constituent alors l’émigration intellectuelle des colonies à Paris, laquelle était la marge d’une autre émigration de même origine, ouvriers d’usines et sous-prolétaires, comme on disait à l’époque, et qui sera ensuite officiellement et systématiquement organisée pour les besoins de la reconstruction dans l’après-guerre, (quelques-uns se souviennent de ce fameux Bureau de migration des Départements d’Outre Mer, le très efficace Bumidom, qui aura fonctionné jusqu’aux débuts des années 1960), Aimé Césaire est déjà un militant, qui accompagne les rédactions des revues L’étudiant noir, Légitime Défense, et qui peut-être fréquente les réunions chez madame Paulette Nardal, attachée à la défense de la personnalité antillaise et noire.

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Il rencontre le sénégalais Léopold Sédar Senghor et le guyanais Léon Gontran Damas, ce sera l’inséparable trio de la Négritude, mais surtout, solitairement on dirait, en tous cas par un effort puissant et passé alors inaperçu, c’est en 1939, et le texte est publié en province dans une revue intitulée Volontés, qui de ce fait est devenue historique, il fait jaillir, comme d’un puissant coup de pied dans la terre pourtant lointaine, Le cahier d’un retour au pays natal, que nous mettrons tout de suite au rang d’Éloges de Saint-John Perse, qui ont précédé en 1917, et des Feuillets d’Hypnos de René Char, qui suivront en 1943, au temps de la Résistance française : un des très grands poèmes de notre époque, et qui selon moi signifie bien plus loin que sa réputation d’œuvre militante.

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L’errance ainsi, qui n’est pas errements, et la découverte du monde, se radicalisent en un mouvement délibéré, celui de la plongée dans le pays natal martiniquais, avec les particularités que voici : Le Cahier n’est pas un texte de description réaliste, mais rien n’est plus près des rythmes, des étouffements et des pulsions de ce réel-là, ce n’est pas un texte d’exaltation triomphaliste, pourtant il sera une des sources des inspirations de la diaspora africaine, il s’y trame une poétique tragique, et sans aucune complaisance, de la géographie et de l’histoire de ce pays à soi-même encore inconnu, et, pour la première fois dans nos littératures, une communication, une relation, de ce même pays, avec les civilisations d’Afrique, les histoires enfin sues d’Haïti et des noirs des Etats-Unis, des peuples andins et d’Amérique du sud, avec les souffrances du monde, sa passion et son tremblement. Ainsi, dès ce commencement, la relation à l’Afrique ne sera pas chantée comme immédiatement politique, elle ne procédera pas de la démarche de Frantz Fanon, qu’elle rencontrera plus loin, elle ne consistera pas non plus, comme pour Marcus Garvey et les noirs des Etats-Unis, en un échange de population, en un autre retour, qui aurait pu passer pour une occupation (du Liberia ou de la Sierra Leone) : ce sera plutôt une profonde poétique de la souffrance historique des Afriques et de la connaissance partagée du monde.

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Ces caractéristiques se révéleront d’autant plus remarquables que le Cahier connaîtra une seconde vie, de 1940 à 1943 et 44, dans une Martinique coupée du monde, occupée par les marins de l’amiral Robert, délégué du régime de Vichy, et cernée par la flotte étasunienne de la Caraïbe et de l’Atlantique. Le poème s’enrichit des textes de résistance publiés alors par Aimé Césaire et ses amis, (dont Suzanne Césaire sa femme et René Ménil), dans la revue Tropiques, où l’on peut découvrir un manifeste encore aujourd’hui trop peu considéré, Poésie et connaissance. La revue est révélée, au hasard d’une vitrine de librairie, à André Breton, en 1941, et l’œuvre de Césaire en même temps, alors que le poète français est en route vers les Amériques avec un groupe d’artistes et d’intellectuels qui fuient l’occupation nazie. Pendant cette période, Aimé Césaire écrit quelques-uns de ses plus beaux poèmes, (Le grand midi, Batouque) réunis dans Les armes miraculeuses, à la puissance tellurique. Il s’inscrit au Parti communiste français, dont il démissionnera en 1956 (la Lettre à Maurice Thorez), et à ce titre est élu dès 1945 député de la Martinique, plus tard maire de Fort-de-France, fonctions qu’il occupera pendant plus de cinquante ans, au nom du Parti progressiste martiniquais, qu’il a fondé après sa séparation d’avec le Parti communiste français. Nul ne saura dire si son combat politique s’est mené au détriment de sa production poétique, ou non. L’opinion la plus simple serait qu’ils se sont soutenus l’un l’autre. 

 

La fréquentation des surréalistes, en particulier l’amitié avec André Breton et Paul Eluard d’une part, ainsi que les rapports très intimes avec Léopold Sédar Senghor et avec le peintre cubain Wifredo Lam d’autre part, nous aident à comprendre qu’il y a là une connivence entre des poétiques occidentales modernes, toutes de contestation et de révolution du langage, et des poétiques nègres, dont les inspirations (la puissance du rythme, le merveilleux, la démesure, l’humour, la fusion originelle et la fondation cosmique de la parole, ainsi que les procédés : d’accumulation, d’assonance, de vertige, etc) se rencontrent sans se confondre. Césaire n’est surréaliste que parce qu’il a fondé dans sa négritude, et non pas le contraire. Cette négritude est à la fois de réveil de la mémoire et d’appel prémonitoire à une renaissance, elle précède en quelque sorte la floraison des négritudes modernes de la diaspora africaine, en ce sens elle diffère de celle de Senghor qui procède d’une communauté millénaire, dont elle résume la sagesse. La poétique d’Aimé Césaire est de volcans et d’éruptions, elle est déchirée des emmêlements de la conscience, parcourue des flots déhalés de la souffrance nègre, avec parfois une surprenante tendresse d’eau de source, et des boucans de joie et de liesse.

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Le lecteur français lui reproche parfois un manque de mesure, alors même que c’est une poésie toute de mesure, mais cette mesure-là est la mesure d’une démesure, celle du monde. Le poète est celui qui raccorde les beautés de son héritage aux beautés de son devenir dans le monde. Mais il n’a pas oublié la Plantation, (il y est né), ni le bateau négrier. Nous pouvons établir la différence d’avec les élégies de Léopold Sédar Senghor, offertes comme dans une barque lente sur le grand fleuve du pays africain, et par ailleurs, sur les quais de ports enrouillés, le chant aigu, écorché, aux rythmes torturés, aux relents de matin trébuchant, de Léon Gontran Damas. Étonnante dis-symphonie de ces trois paroles, qui célèbrent la source et la diaspora, par où on entend que ces poétiques ont parcouru ensemble les diversités du monde.

 

Cependant, la maturité du poète est marquée par des travaux fertiles. Les livres de poésie, Soleil cou coupé, Ferrements, Cadastres, histoires et géographies, encore et toujours enserrées dans le frémissement tragique du monde, jusqu’au dernier, Moi, laminaire, à la fois luminaire et laminé, qui du fond de tant d’activités et de responsabilités lève la statue d’ombre d’une solitude essentielle et irremplaçable. Les travaux, les essais, sur Toussaint-Louverture en particulier, dont le plus important reste ce Discours sur le colonialisme, où le poète met en oeuvre son érudition d’ancien normalien pour faire remonter à la surface tant de propos racistes cachés dans le terreau de la culture d’élite occidentale. L’acuité de la phrase, qui frappe net. L’éloquence aussi, qui ouvre sur l’emportement. Les grands poètes sont les plus grands des pamphlétaires.

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Aimé Césaire a mené une entreprise théâtrale tout orientée par la tragédie. On l’aborderait par Une tempête, où il prend à notre compte le personnage de Caliban, le monstre (cannibale ?) de La Tempête de William Shakespeare, rien moins qu’un habitant d’une île caraïbe, dont le duc légitime de Milan, dépositaire de toutes les sciences et de la connaissance, magique ou logique, fait la conquête. Cette réfutation par Césaire d’une légitimité de la colonisation en son principe, comme de son apologie dans les faits, serait une bonne introduction aux autres pièces, La tragédie du roi Christophe, et Une saison au Congo, qui examinent les implacables distorsions qui suivent souvent les luttes de décolonisation et qui en sont parfois les effets. On dit que pour compléter ce cycle, le poète a eu l’intention d’écrire une tragédie sur la situation des noirs des États-Unis, autre aspect de la colonisation, de ses énormes variétés, de ses incalculables conséquences. Si la tragédie est la résolution d’un dissolu, il est juste de considérer les tragédies des poètes anticolonialistes, ou plus simplement des poètes des pays du Sud, comme des tentatives de résoudre cet inconcevable dissolu qu’ont représenté l’acte de coloniser et ses conséquences. La parole tragique accompagne cette autre action qui à son tour s’oppose au geste du colonisateur. Le monstre Caliban tout soudain est une conscience. Mais il arrive aussi que la résolution du dissolu avorte, dans l’architecture tragique comme dans la réalité souffrante des pays, et les histoires récentes en proposent combien d’exemples : l’ancien colonisé reprend les manières, les stratégies, les injustices de l’ancien colonisateur, la passion du pouvoir l’étouffe et le tourne contre son peuple, en Haïti comme au Congo : la tragédie en rend compte.

 

Alors le poète est debout sur le terrain de son combat. On se souvient de la présence et des interventions d’Aimé Césaire aux deux Congrès internationaux des écrivains et artistes noirs, à la Sorbonne en 1956 et à Rome en 1959. C’était le temps des difficiles luttes de libération en Afrique, et il s’agissait d’aider avant tout à ces émancipations, mais aussi, déjà, de préserver le plus qu’il se pouvait l’ouverture africaine, la parole de poésie, la passion d’échanger, le goût d’être ensemble dans le monde, que la société Présence africaine et son directeur Alioune Diop avaient entrepris de défendre, ce qu’Aimé Césaire accompagnait de toutes ses forces.

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La mort des poètes a des allures que des malheurs beaucoup plus accablants ou terrifiants ne revêtent pourtant pas. C’est parce que nous savons qu’un grand poète, là parmi nous, entre déjà dans une solitude que nous ne pouvons pas vaincre. Et au moment même où il s’en est allé, nous savons que même si nous le suivions à l’instant dans les ombres infinies, à jamais nous ne pourrions plus le voir, ni le toucher. 

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21.04.2008

Le Mal propre

1602693730.jpgReçu ce week-end d'une main amie, relayée par la Royal Mail, Le Mal propre, de Michel Serres, paru chez le Pommier en février dernier. Je vous livre ici, le bel article de Robert Maggiori. Pour l'instant, je savoure lentement mon Malicroix. Dès que je le digère, je mettrai quelques extraits.

 

" Salir rend propre. Propres, draps ou chemises ne sont à personne, sales, humides de ma sueur, maculés de mes humeurs, ils m’appartiennent en propre. La nature est maîtresse en la matière. Pour protéger leur habitat, certains végétaux «diffusent alentour de petits jets invisibles d’acide», tigres, sangliers ou chiens circonscrivent leur territoire «de leur pisse, dure, puante», et presque toutes les bestioles marquent de déjections les frontières de leur aire. Avant d’être vol, comme disait Proudhon, la propriété privée est sacrifice de la propreté - une histoire d’urine, de fumier, de crottes et d’ordures, de sang et de sperme. C’est à l’évocation des «fondements vécus du droit de propriété» que se livre Michel Serres dans le Mal propre.

Parce qu’il a dès les années 70 arrimé aux ports de la philosophie et de l’histoire des sciences d’imposants paquebots - il suffit de songer à la série des Hermès -, l’Académicien, ancien marin, peut aujourd’hui circumnaviguer à sa guise, sur des barques légères, délestées de notes savantes et d’appareils critiques, où la philosophie se teinte de littérature et de poésie, où les démonstrations pures et dures laissent place à l’évocation, à l’incantation, au lyrisme, à la musique des mots et à la danse des images. Il y a certes une thèse dans le Mal propre - à savoir que s’approprier des choses, et parfois des êtres, exige qu’on les salisse, par des empreintes d’abord «dures», physiologiques, excrémentielles, puis des signes en apparence plus «doux», logos, tags, jingles, publicité, argent, pollution industrielle -, mais le livre retient surtout par la verdeur, l’irrévérence, l’esprit quasiment libertaire que Michel Serres y manifeste.

Qu’est-ce qu’une marque ?

«Les putains d’Alexandrie, jadis, avaient coutume, dit-on, de ciseler, en négatif, leurs initiales sous la semelle de leurs sandales, pour que, les lisant, imprimées sur le sable de la plage, le client éventuel reconnaisse la personne désirée en même temps que la direction de sa couche. Les présidents des grandes marques reproduites par les publicitaires sur les affiches des villes jouiront sans doute, ensemble, d’apprendre qu’ils descendent en droite ligne, comme de bons fils, de ces putains-là.»

Les agriculteurs se réjouiront de même, en apprenant que le carré de terre labourable, la pièce de vigne ou de luzerne - le pagus des anciens Latins, d’où viennent pays et paysan - leur appartenaient en propre «en raison de la présence des cadavres des ancêtres, enterrés là», et fructifiaient bien davantage si éjections liquides et solides de leurs bêtes, détritus végétaux, ordures en putréfaction, «partie de leur urine et leurs fèces», étaient déposés dessus. Ajoutez que ce sol contenant le charnier familial est ce qu’il ne faut pas toucher, ce qu’il est interdit de profaner - ce qui est donc sacré, et que l’on demande à des puissances surnaturelles de protéger - et vous aurez, en même temps que la source de l’agriculture, celle de la religion. Le droit positif résulte d’une lente métamorphose du droit naturel - le bien nommé - laquelle, de pratiques corporelles, organiques, fait passer à des conventions plus ou moins rationnelles, où le sang, les cendres, l’urine, le sperme, sont remplacés par la signature, la griffe, le contrat, les armoiries, le blason, le code, l’affiche, la marque commerciale.

Mais on sait que, chassé, le naturel revient au galop. «Désormais, les compagnies ou les fabricants marquent de leur tache, empreinte ou signature, ce qu’ils vendent, produits alimentaires, vêtements, automobiles.» De la sorte, «les objets que nous achetons demeurent salis, donc appropriés, par ceux qui les vendent, plus le gouvernement. Deux fois abusés, nous devenons locataires de deux ogres. […] Nous n’achetons plus, nous louons ! Mieux, ainsi faisons-nous la publicité à ceux qui nous volent : nous les louons

Qu’on passe à présent du pagus au pays, à la nation, à la terre entière, des «déjections corporelles, subjectives ou humaines» à des «ordures plus objectives», champs d’épandage, décharges publiques, rejets industriels, déchets chimiques, «déchets de tableaux» (images), «déchets d’écriture» (logos), «déchets de vue» (pubs), «résidus de musique» (annonces) : on aura idée de ce à quoi aboutit l’hyperbole que dessine Michel Serres. Polluer n’est pas salir ni «chier sur la beauté du monde», mais, du monde entier, se rendre maître et possesseur. L’homme n’était-il pas l’être qui parle, l’être qui pense, l’être qui donnait sens aux êtres ? Dure sera la chute si «l’appropriation devient le propre de l’homme»."