04.06.2008
La Farce des Anges
...L’éternité des instants a fini par rincer et absorber l’amertume. La mémoire a consumé le chagrin. Et la lumière de l’amour a fait le reste, elle a dispersé sa ration de cendres. On devient neuf comme l’habit d’un prélat, pur comme les premiers flocons de novembre. Puis, comme la vie c’est un peu l’éternel retour du même, un soir d’avril, perdu dans les nuits des songes, ne s’y attendant pas, une voix résonne. Qui vous appelle. C’est une voix familière au timbre clair, à la mélodie douce des confidences. C’est la voix de celle qui a autrefois épousé les attributs de Dieu, l’absence, le manque et la distance. Vous la reconnaissez car elle est inscrite dans votre peau, lovée dans l’intime de votre chair, dans un coin précieux de votre mémoire, damasquinée. Votre cœur bat fort. Et vous voilà parti à l’aéroport les yeux fermés, guidé par une farce des anges voyants. Les retrouvailles se font à Ferney-Voltaire, sur les routes de Haute- Savoie, à Saint Julien, à Thonon-les-Bains et à Evian, au bord du Leman.
Vous êtes méconnaissable, grand et maigre. Elle est brune. Un corps gracile. Sa peau est d’un bronze de feu amassé lors d’un récent voyage en Italie, à Ischia près de Naples. Votre sérieux n’est en réalité qu’un manque d’assurance en sa présence. Il se heurte au vert ambre fou de ses yeux. Et pourtant, dans ses yeux-là une lueur neuve, la somme de toutes les promesses. Elle parle peu, son écoute est curieuse et attentive. Sa parole sobre ne suit pas votre débit, vos débordements. Elle a la beauté de ce qui est en avance sur tout ce qui se dit sur la femme. Les heures s’allongent au bord d’un lac, au bord de l’éphémère des baisers échangés. L’on se dit que ces instants-là dureront, feront tourner les aiguilles d’une montre sans les arrêter, cette fois-ci. Soudain on tombe. On tombe encore. On tombe toujours. C’est le retour lent sur soi. C’est le retour assuré vers ses propres nuits. C’est la farce des mauvais jours jouée par les anges déchus. On ne reconnaît pas le printemps, qui est pourtant là depuis plusieurs jours. Les amandiers sont en fleurs. Mais leur blancheur est maculée de rouge, d’une rougeur brunâtre. Il n’y a que cela que l’on regarde, les taches.
Le ciel s’est éloigné, les oiseaux chantent faux. C’est l’automne d’une vie au printemps. On marche sur les feuilles mortes. Le moindre temps clair s’abîme dans le rouge crépusculaire d’hiver, l’hiver d’une séparation qui obscurcit les jours. On marche sur la neige sale au printemps. Le gris se mêle au blanc de l’absence, du manque et de la distance. Les attributs de Dieu sont restaurés. Noire est la robe longue de tous les instants. Alors, on range ses pensées dans un coin du cœur, là où la lumière ne perce pas, isolée par une cloison étanche. Tout est à reconstruire à présent, jusqu’à la prochaine farce, lorsque la lumière brisera la cloison, lorsqu’elle illuminera à nouveau la paroi sombre des sentiments.
« Ecrire c’est faire retentir sur la neige chaque pas de l’ange… »
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Bona Mangangu in Carnets d'Ailleurs. Paris L'harmattan Mai 2008, page 104-105

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carnets-d-ailleurs,11300086.aspx
...Heureux anniversaire douce petite fugue. C'est pour toi cette farce discutable..!
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Brahms, Sonate pour piano No3 Op 5, 2nd mouvement, Andante espressivo par Claudio Arrau:
11:04 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : bona mangangu, carnets d'ailleurs, littérature, poésies
22.05.2008
Carnets du Sud: Jean-Pierre Makouta Mboukou, écrivain
" Chantres des Muses, chantez à pleine gorge! Chantez votre joie et leur gloire! Chantez encore et chantez toujours! Mais qu'elles seules en vous parlent! Si elles vous conduisent vers le Kilimandjaro, chantez le Kilimandjaro! Si elles vous mènent au Sahara, célébrez le désert. Si c'est vers la hutte boshimane ou pygméenne qu'elles guident vos pas en compagnie de votre Négrillonne, entrez-y et réveillez-vous le lendemain, bien reposés, en fredonnant ces vieux airs du pays que le jour vous injecte, en perlant à travers les ouïes de votre chaumière. Mais au contraire. Si ces déesses aimées vous transportent, par caprice, vers la Scanie mystérieuse ou vers la Volga majestueuse, ou encore vers l'Œland légendaire, ou bien si elles daignent vous mettre sur la trace des lakistes, n'hésitez pas, et sous leur dictée, transcrivez les notes magiques."
Jean-Pierre Makouta Mboukou, l'Ame bleue, Poèmes, Editions de l'harmattan, Paris.
Il est né au Congo Brazza en 1929 . Professeur à la Sorbonne, Il est l'auteur de plusieurs ouvrages littéraires : romans, poésies, récits, études, collections et dictionnaire dont «Mes 10.000 mots» (Dictionnaire français), coll. NEA-Bordas en 1981-1982-1983.
- Jean-Pierre MAKOUTA-MBOUKOU est aussi l'auteur de plus d'une cinquantaine d'articles publiés dans diverses revues étrangères.
- Eia! Vieux frère!
-
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Peinture. Deutsch Ludwig, peintre allemand, le garde, huile sur toile.
20:30 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : makouta mboukou, littérature, congo, poésies
15.05.2008
Nous deux encore
Air du feu, tu n’as pas su jouer.
Tu as jeté sur ma maison une toile noire. Qu’est-ce que
cet opaque partout ? C’est l’opaque qui a bouché mon ciel.
Qu’est-ce que ce silence partout ? C’est le silence qui a fait
taire mon chant.
L’espoir, il m’eût suffi d’un ruisselet. Mais tu as tout
pris. Le son qui vibre m’a été retiré.
Tu n’as pas su jouer. Tu as attrapé les cordes. Mais tu
n’as pas su jouer. Tu as tout bousillé tout de suite. Tu as
cassé le violon. Tu as jeté une flamme sur la peau de soie.
Pour faire un affreux marais de sang.
Son bonheur riait dans son âme. Mais c’était tout
tromperie. Ca n’a pas fait long rire.
Elle était dans un train roulant vers la mer. Elle était dans une fusée filant sur le roc. Elle s’élançait quoiqu’immobi-
le vers le serpent de feu qui allait la consumer. Et fut là tout à coup, saisissant la confiante, tandis qu’elle peignait sa chevelure, contemplant sa félicité dans la glace.
Et lorsqu’elle vit monter cette flamme sur elle, oh…
Dans l’instant la coupe lui a été arrachée. Ses mains n’ont plus rien tenu. Elle a vu qu’on la serrait dans un coin. Elle s’est arrêtée là-dessus comme sur un énorme sujet de méditation à résoudre avant tout. Deux secondes plus tard, deux secondes trop tard, elle fuyait vers la fenêtre, appelant au secours.
Toute la flamme alors l’a entourée.
Elle se retrouve dans un lit, dont la souffrance monte jusqu’au ciel, jusqu’au ciel, sans rencontrer de dieu… dont la souffrance descend jusqu’au fond de l’enfer, jusqu’au fond de l’enfer sans rencontrer de démon.
L’hôpital dort. La brûlure éveille. Son corps, comme un parc abandonné...Défenestrée d’elle-même, elle cherche comment rentrer. Le vide où elle godille ne répond pas à ses mouvements.
Lentement, dans la grange, son blé brûle.
Aveugle, à travers le long barrage de souffrance, un mois durant, elle remonte le fleuve de vie, nage atroce.
Patiente, dans l’innommable boursouflé elle retrace ses formes élégantes, elle tisse à nouveau la chemise de sa peau fine. La guérison est là. Demain tombe le dernier pansement. Demain…
Air du sang, tu n’as pas su jouer. Toi non plus, tu n’as pas su. Tu as jeté subitement, stupidement, ton sot petit caillot obstructeur en travers d’une nouvelle aurore.
Dans l’instant elle n’a plus trouvé de place. Il a bien fallu se tourner vers la Mort.
A peine si elle a aperçu la route. Une seconde ouvrit l’abîme. La suivante l’y précipitait.
On est resté hébété de ce côté-ci. On n’a pas eu le temps de dire au revoir. On n’a pas eu le temps d’une promesse.
Elle avait disparu du film de cette terre.
Lou
Lou
Lou, dans le rétroviseur d’un bref instant
Lou, ne me vois-tu pas ?
Lou, le destin d’être ensemble à jamais
dans quoi tu avais tellement foi
Eh bien ?
Tu ne vas pas être comme les autres qui jamais plus ne font
signe, englouties dans le silence.
Non, il ne doit pas te suffire à toi d’une mort pour t’enlever
ton amour.
Dans la pompe horrible
qui t’espace jusqu’à je ne sais quelle millième dilution
tu cherches encore, tu NOUS cherches place
Mais j’ai peur
On n’a pas pris assez de précautions
On aurait dû être plus renseigné,
Quelqu’un m’écrit que c’est toi, martyre, qui va veiller sur
moi à présent.
Oh ! J’en doute.
Quand je touche ton fluide si délicat
demeuré dans ta chambre et tes objets familiers que je
presse dans mes mains
ce fluide ténu qu’il fallait toujours protéger
Oh j’en doute, j’en doute et j’ai peur pour toi,
Impétueuse et fragile, offerte aux catastrophes
Cependant, je vais à des bureaux, à la recherche de certificats gaspillant des moments précieux
qu’il faudrait utiliser plutôt entre nous précipitamment tandis que tu grelottes
attendant en ta merveilleuse confiance que je vienne
t’aider à te tirer de là, pensant « A coup sûr, il viendra
« il a pu être empêché, mais il ne saurait tarder
« il viendra, je le connais
« il ne va pas me laisser seule
« ce n’est pas possible
« il ne va pas laisser seule, sa pauvre Lou…
Je ne connaissais pas ma vie. Ma vie passait à travers toi. Ca devenait simple, cette grande affaire compliquée. Ca devenait simple, malgré le souci.
Ta faiblesse, j’étais raffermi lorsqu’elle s’appuyait sur moi.
Dis, est-ce qu’on ne se rencontrera vraiment plus jamais ?
Lou, je parle une langue morte, maintenant que je ne te parle plus. Tes grands efforts de liane en moi, tu vois, ont abouti. Tu le vois au moins ? Il est vrai, jamais tu ne doutas, toi. Il fallait un aveugle comme moi, il lui fallait du temps, lui, il fallait ta longue maladie, ta beauté, ressurgissant de la maigreur et des fièvres, il fallait cette lumière en toi, cette foi, pour percer enfin le mur de la marotte de son autonomie.
Tard j’ai vu. Tard j’ai su. Tard, j’ai appris « ensemble » qui ne semblait pas être dans ma destinée. Mais non trop tard.
Les années ont été pour nous, pas contre nous.
Nos ombres ont respiré ensemble. Sous nous les eaux du fleuve des événements coulaient presque avec silence.Nos ombres respiraient ensemble et tout en était recouvert. J’ai eu froid à ton froid. J’ai bu des gorgées de ta peine.
Nous nous perdions dans le lac de nos échanges.
Riche d’un amour immérité, riche qui s’ignorait avec l’inconscience des possédants, j’ai perdu d’être aimé. Ma fortune a fondu en un jour.
Aride, ma vie reprend. Mais je ne me reviens pas. Mon corps demeure en ton corps délicieux et des antennes plumeuses en ma poitrine me font souffrir du vent du retrait. Celle qui n’est plus, prend, et son absence dévoratrice me mange et m’envahit.
J’en suis à regretter les jours de ta souffrance atroce sur le lit d’hôpital, quand j’arrivais par les corridors nauséabonds, traversés de gémissements vers la momie épaisse de ton corps emmailloté et que j’entendais tout à coup émerger comme le « la » de notre alliance, ta voix, douce, musicale, contrôlée, résistant avec fierté à la laideur du désespoir, quand à ton tour tu entendais mon pas, et que tu murmurais, délivrée « Ah tu es là ».
Je posais ma main sur ton genou, par-dessus la couverture souillée et tout alors disparaissait, la puanteur, l’horrible indécence du corps traité comme une barrique ou comme un égout, par des étrangers affairés et soucieux, tout glissait en arrière, laissant nos deux fluides, à travers les pansements, se retrouver, se joindre, se mêler dans un étourdissement du cœur, au comble du malheur, au comble de la douceur.
Les infirmières, l’interne souriaient ; tes yeux pleins de foi éteignaient ceux des autres.
Celui qui est seul, se tourne le soir vers le mur, pour te parler. Il sait ce qui t’animait. Il vient partager la journée. Il a observé avec tes yeux. Il a entendu avec tes oreilles.
Toujours il a des choses pour toi.
Ne me répondras-tu pas un jour ?
Mais peut-être ta personne est devenue comme un air de temps de neige, qui entre par la fenêtre, qu’on referme, pris de frissons ou d’un malaise avant-coureur de drame, comme il m’est arrivé il y a quelques semaines. Le froid s’appliqua soudain sur mes épaules je me couvris précipitamment et me détournai quand c’était toi peut-être et la plus chaude que tu pouvais te rendre, espérant être bien accueillie ; toi, si lucide, tu ne pouvais plus t’exprimer autrement. Qui sait si en ce moment même, tu n’attends pas, anxieuse, que je comprenne enfin, et que je vienne, loin de la vie où tu n’es plus, me joindre à toi, pauvrement, pauvrement certes, sans moyens mais nous deux encore, nous deux…
Henri Michaux, Nous deux encore 1948, collection de la Pléiade II
...à toi, ombre errante, qui me lisais ce poème à Chattanoogga, Tennessee!
14:28 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : henri michaux, nous deux encore, littérature, poésies
28.04.2008
Césaire: "Un pas, un autre pas, encore un autre pas..."
Le roi Christophe: « Je demande trop aux hommes. Mais pas assez aux Nègres, Messieurs. S’il y a une chose qui, autant que les propos des esclavagistes, m’irrite, c’est d’entendre nos philanthropes clamer, dans le meilleur esprit sans doute, que tous les hommes sont des hommes et qu’il n’y a ni blancs ni noirs. C’est penser à son aise, et hors du monde, Messieurs. Tous les hommes ont les mêmes droits. J’y souscris. Mais, du commun lot, il en est qui ont plus de devoirs que d’autres. Là est l’inégalité. Une inégalité de sommations, comprenez-vous ?
A qui fera-t-on croire que tous les hommes, je dis tous, sans privilège, sans particulière exonération, ont connu la déportation, la traite, l’esclavage, le collectif ravalement à la bête, le total outrage, la vaste insulte, que tous, ils ont reçu plaqué sur le corps, au visage, l’omniniant crachat ? Nous seuls, Messieurs, vous m’entendez, nous seuls, les nègres. Alors, au fond de la fosse. C’est bien ainsi que je l’entends. Au plus bas de la fosse. C’est là que nous crions : de là que nous aspirons à l’air, à la lumière, au soleil. Et si nous voulons remonter, voyez comme s’imposent à nous, le pied qui s’arcboute, le muscle qui se tend, les dents qui se serrent... Et voilà pourquoi il faut en demander aux nègres plus qu’aux autres : plus de travail, plus de foi, plus d’enthousiasme, un pas, un autre pas, encore un autre pas et tenir gagné chaque pas. C’est d’une remontée jamais vue que je parle, Messieurs, et malheur à celui dont le pied flanche. »
Aimé Césaire. La Tragédie du Roi Christophe, Présence Africaine, Paris, extrait. Créée au Théâtre de l'Odéon En 1966
Photo: Aimé et Suzanne Césaire.
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L'hommage de la Comédie française à Césaire
Le monde perd avec Aimé Césaire un militant et un sage, fondateur avec Léopold Sedar Senghor de la négritude, mouvement littéraire et culturel par lequel il rassemblait les destins tragiques de toutes les identités noires, qu'elles fussent opprimées sur les terres africaines ou sur celles du Nouveau Monde. La disparition d'une des plus grandes figures intellectuelles et morales de notre pays prive également notre théâtre d'un poète et d'un auteur dramatique dont l'œuvre traduisait toutes les luttes et l'acuité du regard sur la condition humaine. «Nègre, nègre, depuis le fond du ciel immémorial » ainsi se définissait celui que la Comédie-Française devait inscrire à son répertoire en 1991 avec La Tragédie du Roi Christophe, mise en scène par le cinéaste burkinabé Idrissa Ouedraogo. Au festival d'Avignon, en 1989, une lecture impressionnante du Discours sur le colonialisme était donnée au cloître du Palais-Vieux par Antoine Vitez. Alors administrateur général de la Comédie-Française, il avait, dans un hommage à l'audace définitive qui résonne aujourd'hui de toute sa force, ainsi défini le génie universel d'Aimé Césaire: «Nous avons un Shakespeare et il est noir.»
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"Pour nombre de personnes, le roi Christophe reste, à l’instar de Spartacus, le symbole de l’homme révolté contre la condition d’esclavage qui a prévalu pendant des millénaires dans les sociétés les plus diverses. Mais, aussi inattendu que cela soit, dans sa quête pathétique d’une identité qui lui soit acceptable, le roi Christophe peut aussi être considéré comme le précurseur et le modèle d’une multitude de leaders « visionnaires » qui se sont succédés depuis les années 1950 dans les pays d’Afrique, d’Asie, d’Europe de l’Est ou d’Amérique Latine. Comme lui, ces derniers ont tour à tour joué le rôle de libérateurs adulés et de chefs écoutés, avant d’assumer le rôle de dictateurs sanguinaires."
Khalil Chraibi, économiste
22:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : aimé césaire, la tragédie du roi christophe
27.04.2008
Césaire: "La vie n'est pas un spectacle..."
Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir... j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».
Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai».
Et je lui dirais encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir."
Et venant je me dirais à moi-même :
« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse... »
09:43 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : aimé césaire, littérature, poésies
22.04.2008
Le parcours du Nègre fondamental (Poésies, essais, théâtre, engagement politique etc...
Aimé Césaire
La passion du poète
par Edouard Glissant, poète martiniquais.
La route de Balata monte à travers la forêt primitive de Martinique jusqu’au Morne-Rouge et au delà vers les plateaux d’Ajoupa-Bouillon, du Lorrain et de Basse-Pointe, où le poète est né, et où l’on découvre et l’on éprouve « la grand’lèche hystérique de la mer. » Pas un ne sait ni ne peut dire à quel moment, sur cette route, vous quittez le sud du pays, ses clartés sèches, ses plages apprivoisées, ses légèretés soucieuses, pour entrer dans la demeure de ce nord de lourdes pluies, parfois de brumes, où les fruits, châtaignes et abricots ou mangues térébinthes, sont pesants et présents, et où l’on peut entendre d’au loin les conteurs et les batteurs de tambour. Chacun s’y plante sans doute dans ses enfances sans bouger, comme dans la boue rouge qui piète à l’assaut des mornes Pérou et Reculée.
Mais la jeunesse du poète est aussi marquée par des errances tranquilles. Dans les années de l’immédiat avant-guerre mondiale, la deuxième, il est étudiant à Paris, ayant quitté ces mornes du nord de la Martinique, et le Lycée Schoelcher à Fort-de-France. Il découvre ce qu’on appelait le vieux continent, mais surtout il rencontre l’Afrique, « gigantesquement chenillant au pied de l’Europe sa nudité où la mort fauche à larges andains ». Non pas la découverte de l’explorateur, mais celle essentielle du fils revenu à la source de ses passions et de ses inquiétudes. Parmi ceux, africains, antillais, guyanais, malgaches, réunionnais, qui constituent alors l’émigration intellectuelle des colonies à Paris, laquelle était la marge d’une autre émigration de même origine, ouvriers d’usines et sous-prolétaires, comme on disait à l’époque, et qui sera ensuite officiellement et systématiquement organisée pour les besoins de la reconstruction dans l’après-guerre, (quelques-uns se souviennent de ce fameux Bureau de migration des Départements d’Outre Mer, le très efficace Bumidom, qui aura fonctionné jusqu’aux débuts des années 1960), Aimé Césaire est déjà un militant, qui accompagne les rédactions des revues L’étudiant noir, Légitime Défense, et qui peut-être fréquente les réunions chez madame Paulette Nardal, attachée à la défense de la personnalité antillaise et noire.
Il rencontre le sénégalais Léopold Sédar Senghor et le guyanais Léon Gontran Damas, ce sera l’inséparable trio de la Négritude, mais surtout, solitairement on dirait, en tous cas par un effort puissant et passé alors inaperçu, c’est en 1939, et le texte est publié en province dans une revue intitulée Volontés, qui de ce fait est devenue historique, il fait jaillir, comme d’un puissant coup de pied dans la terre pourtant lointaine, Le cahier d’un retour au pays natal, que nous mettrons tout de suite au rang d’Éloges de Saint-John Perse, qui ont précédé en 1917, et des Feuillets d’Hypnos de René Char, qui suivront en 1943, au temps de la Résistance française : un des très grands poèmes de notre époque, et qui selon moi signifie bien plus loin que sa réputation d’œuvre militante.


L’errance ainsi, qui n’est pas errements, et la découverte du monde, se radicalisent en un mouvement délibéré, celui de la plongée dans le pays natal martiniquais, avec les particularités que voici : Le Cahier n’est pas un texte de description réaliste, mais rien n’est plus près des rythmes, des étouffements et des pulsions de ce réel-là, ce n’est pas un texte d’exaltation triomphaliste, pourtant il sera une des sources des inspirations de la diaspora africaine, il s’y trame une poétique tragique, et sans aucune complaisance, de la géographie et de l’histoire de ce pays à soi-même encore inconnu, et, pour la première fois dans nos littératures, une communication, une relation, de ce même pays, avec les civilisations d’Afrique, les histoires enfin sues d’Haïti et des noirs des Etats-Unis, des peuples andins et d’Amérique du sud, avec les souffrances du monde, sa passion et son tremblement. Ainsi, dès ce commencement, la relation à l’Afrique ne sera pas chantée comme immédiatement politique, elle ne procédera pas de la démarche de Frantz Fanon, qu’elle rencontrera plus loin, elle ne consistera pas non plus, comme pour Marcus Garvey et les noirs des Etats-Unis, en un échange de population, en un autre retour, qui aurait pu passer pour une occupation (du Liberia ou de la Sierra Leone) : ce sera plutôt une profonde poétique de la souffrance historique des Afriques et de la connaissance partagée du monde.
Ces caractéristiques se révéleront d’autant plus remarquables que le Cahier connaîtra une seconde vie, de 1940 à 1943 et 44, dans une Martinique coupée du monde, occupée par les marins de l’amiral Robert, délégué du régime de Vichy, et cernée par la flotte étasunienne de la Caraïbe et de l’Atlantique. Le poème s’enrichit des textes de résistance publiés alors par Aimé Césaire et ses amis, (dont Suzanne Césaire sa femme et René Ménil), dans la revue Tropiques, où l’on peut découvrir un manifeste encore aujourd’hui trop peu considéré, Poésie et connaissance. La revue est révélée, au hasard d’une vitrine de librairie, à André Breton, en 1941, et l’œuvre de Césaire en même temps, alors que le poète français est en route vers les Amériques avec un groupe d’artistes et d’intellectuels qui fuient l’occupation nazie. Pendant cette période, Aimé Césaire écrit quelques-uns de ses plus beaux poèmes, (Le grand midi, Batouque) réunis dans Les armes miraculeuses, à la puissance tellurique. Il s’inscrit au Parti communiste français, dont il démissionnera en 1956 (la Lettre à Maurice Thorez), et à ce titre est élu dès 1945 député de la Martinique, plus tard maire de Fort-de-France, fonctions qu’il occupera pendant plus de cinquante ans, au nom du Parti progressiste martiniquais, qu’il a fondé après sa séparation d’avec le Parti communiste français. Nul ne saura dire si son combat politique s’est mené au détriment de sa production poétique, ou non. L’opinion la plus simple serait qu’ils se sont soutenus l’un l’autre.
La fréquentation des surréalistes, en particulier l’amitié avec André Breton et Paul Eluard d’une part, ainsi que les rapports très intimes avec Léopold Sédar Senghor et avec le peintre cubain Wifredo Lam d’autre part, nous aident à comprendre qu’il y a là une connivence entre des poétiques occidentales modernes, toutes de contestation et de révolution du langage, et des poétiques nègres, dont les inspirations (la puissance du rythme, le merveilleux, la démesure, l’humour, la fusion originelle et la fondation cosmique de la parole, ainsi que les procédés : d’accumulation, d’assonance, de vertige, etc) se rencontrent sans se confondre. Césaire n’est surréaliste que parce qu’il a fondé dans sa négritude, et non pas le contraire. Cette négritude est à la fois de réveil de la mémoire et d’appel prémonitoire à une renaissance, elle précède en quelque sorte la floraison des négritudes modernes de la diaspora africaine, en ce sens elle diffère de celle de Senghor qui procède d’une communauté millénaire, dont elle résume la sagesse. La poétique d’Aimé Césaire est de volcans et d’éruptions, elle est déchirée des emmêlements de la conscience, parcourue des flots déhalés de la souffrance nègre, avec parfois une surprenante tendresse d’eau de source, et des boucans de joie et de liesse.
Le lecteur français lui reproche parfois un manque de mesure, alors même que c’est une poésie toute de mesure, mais cette mesure-là est la mesure d’une démesure, celle du monde. Le poète est celui qui raccorde les beautés de son héritage aux beautés de son devenir dans le monde. Mais il n’a pas oublié la Plantation, (il y est né), ni le bateau négrier. Nous pouvons établir la différence d’avec les élégies de Léopold Sédar Senghor, offertes comme dans une barque lente sur le grand fleuve du pays africain, et par ailleurs, sur les quais de ports enrouillés, le chant aigu, écorché, aux rythmes torturés, aux relents de matin trébuchant, de Léon Gontran Damas. Étonnante dis-symphonie de ces trois paroles, qui célèbrent la source et la diaspora, par où on entend que ces poétiques ont parcouru ensemble les diversités du monde.
Cependant, la maturité du poète est marquée par des travaux fertiles. Les livres de poésie, Soleil cou coupé, Ferrements, Cadastres, histoires et géographies, encore et toujours enserrées dans le frémissement tragique du monde, jusqu’au dernier, Moi, laminaire, à la fois luminaire et laminé, qui du fond de tant d’activités et de responsabilités lève la statue d’ombre d’une solitude essentielle et irremplaçable. Les travaux, les essais, sur Toussaint-Louverture en particulier, dont le plus important reste ce Discours sur le colonialisme, où le poète met en oeuvre son érudition d’ancien normalien pour faire remonter à la surface tant de propos racistes cachés dans le terreau de la culture d’élite occidentale. L’acuité de la phrase, qui frappe net. L’éloquence aussi, qui ouvre sur l’emportement. Les grands poètes sont les plus grands des pamphlétaires.
Aimé Césaire a mené une entreprise théâtrale tout orientée par la tragédie. On l’aborderait par Une tempête, où il prend à notre compte le personnage de Caliban, le monstre (cannibale ?) de La Tempête de William Shakespeare, rien moins qu’un habitant d’une île caraïbe, dont le duc légitime de Milan, dépositaire de toutes les sciences et de la connaissance, magique ou logique, fait la conquête. Cette réfutation par Césaire d’une légitimité de la colonisation en son principe, comme de son apologie dans les faits, serait une bonne introduction aux autres pièces, La tragédie du roi Christophe, et Une saison au Congo, qui examinent les implacables distorsions qui suivent souvent les luttes de décolonisation et qui en sont parfois les effets. On dit que pour compléter ce cycle, le poète a eu l’intention d’écrire une tragédie sur la situation des noirs des États-Unis, autre aspect de la colonisation, de ses énormes variétés, de ses incalculables conséquences. Si la tragédie est la résolution d’un dissolu, il est juste de considérer les tragédies des poètes anticolonialistes, ou plus simplement des poètes des pays du Sud, comme des tentatives de résoudre cet inconcevable dissolu qu’ont représenté l’acte de coloniser et ses conséquences. La parole tragique accompagne cette autre action qui à son tour s’oppose au geste du colonisateur. Le monstre Caliban tout soudain est une conscience. Mais il arrive aussi que la résolution du dissolu avorte, dans l’architecture tragique comme dans la réalité souffrante des pays, et les histoires récentes en proposent combien d’exemples : l’ancien colonisé reprend les manières, les stratégies, les injustices de l’ancien colonisateur, la passion du pouvoir l’étouffe et le tourne contre son peuple, en Haïti comme au Congo : la tragédie en rend compte.
Alors le poète est debout sur le terrain de son combat. On se souvient de la présence et des interventions d’Aimé Césaire aux deux Congrès internationaux des écrivains et artistes noirs, à la Sorbonne en 1956 et à Rome en 1959. C’était le temps des difficiles luttes de libération en Afrique, et il s’agissait d’aider avant tout à ces émancipations, mais aussi, déjà, de préserver le plus qu’il se pouvait l’ouverture africaine, la parole de poésie, la passion d’échanger, le goût d’être ensemble dans le monde, que la société Présence africaine et son directeur Alioune Diop avaient entrepris de défendre, ce qu’Aimé Césaire accompagnait de toutes ses forces.
La mort des poètes a des allures que des malheurs beaucoup plus accablants ou terrifiants ne revêtent pourtant pas. C’est parce que nous savons qu’un grand poète, là parmi nous, entre déjà dans une solitude que nous ne pouvons pas vaincre. Et au moment même où il s’en est allé, nous savons que même si nous le suivions à l’instant dans les ombres infinies, à jamais nous ne pourrions plus le voir, ni le toucher.
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20.04.2008
Eia pour la joie, Eia pour l'amour...
Eia pour la joie
Eia pour l'amour
Eia pour la douleur aux pis de larmes réincarnées
Et voici au bout de ce petit matin ma prière virile
que je n'entende ni les rires ni les cris,
les yeux fixés sur cette ville que je prophétise, belle
donnez-moi la foi sauvage du sorcier
donnez à mes mains puissance de modeler
donnez à mon âme la trempe de l'épée
je ne me dérobe point. Faites de ma tête une tête de proue
et de moi-même, mon cœur, ne faites ni un père, ni un frère,
ni un fils, mais le père, mais le frère, mais le fils,
ni un mari, mais l'amant de cet unique peuple.
Faites-moi rebelle à toute vanité, mais docile à son génie
comme le poing à l'allongée du bras !
Faites-moi commissaire de son sang
faites-moi dépositaire de son ressentiment
faites de moi un homme de terminaison
faites de moi un homme d'initiation
faites de moi un homme de recueillement
mais faites aussi de moi un homme d'ensemencement
faites de moi l’exécuteur de ces œuvres hautes
voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme
Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine
ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n'ai que haine
car pour me cantonner en cette unique race
vous savez pourtant mon amour tyrannique
vous savez que ce n'est point par haine des autres races
que je m'exige bêcheur de cette unique race
que ce que je veux
c'est pour la faim universelle
pour la soif universelle
la sommer libre enfin
de produire de son intimité close
la succulence des fruits.
[…]
Aimé CÉSAIRE
(1947)
[Cahier d'un retour au pays natal]
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Photo: fleurs du Balisier, symbole du peuple martiniquais, emblème du PPM, parti de Césaire
13:46 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : aimé césaire
Mais la rougeur de l'est au coeur de balisier...
mon peuple
quand
hors des jours étrangers
germeras-tu une tête tienne sur tes épaules renouées
et ta parole
le congé dépêché aux traîtres
aux maîtres
le pain restitué la terre lavée
la terre donnée
quand
quand donc cesseras-tu d'être le jouet sombre
au carnaval des autres
ou dans les champs d'autrui
l'épouvantail désuet
demain
à quand demain mon peuple
la déroute mercenaire
finie la fête
mais la rougeur de l'est au coeur de balisier
peuple de mauvais sommeil rompu
peuple d'abîmes remontés
peuple de cauchemars domptés
peuple nocturne amant des fureurs du tonnerre
demain plus haut plus doux plus large
et la houle torrentielle des terres
à la charrue salubre de l'orage
Aimé CESAIRE
(1960)
[Ferrements]
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Calendrier Lagunaire in Moi, Laminaire
“J’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cent ans
j’habite un culte désaffecté
entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité
j’habite du basalte non une coulée
mais de la lave le mascaret
qui remonte la calleuse à toute allure
et brûle toutes les mosquées
je m’accommode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement ratée
-c’est bien pire qu’un enfer-
j’habite de temps en temps une de mes plaies
chaque minute je change d’appartement
et toute paix m’effraie
tourbillon de feu
ascidie comme nulle autre pour poussières
de mondes égarés
ayant crachés volcan mes entrailles d’eau vive
je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets
j’habite donc une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées
ou bien j’habite une formule magique
les seuls premiers mots
tout le reste étant oublié
j’habite l’embâcle
j’habite la débâcle
j’habite le pan d’un grand désastre
j’habite souvent le pis le plus sec
du piton le plus efflanqué-la louve de ces nuages-
j’habite l’auréole des cétacées
j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
de l’arganier le plus désolé
à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
bathyale ou abyssale
j’habite le trou des poulpes
je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe
frères n’insistez pas
vrac de varech
m’accrochant en cuscute
ou me déployant en porona
c’est tout un
et que le flot roule
et que ventouse le soleil
et que flagelle le vent
ronde bosse de mon néant
la pression atmosphérique ou plutôt l’historique
agrandit démesurément mes maux
même si elle rend somptueux certains de mes mots.”
13:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : aimé césaire
Césaire par Senghor
[Texte de Léopold Sédar Senghor dans Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française /Puf/1948]
"Lorsque Jules Monnerot, Etienne Lero et René Menil lancèrent le manifeste de « Légitime Défense » à la bourgeoisie antillaise, Aimé Césaire, alors élève de « Khâgne » au lycée Louis-le Grand, fut le premier à l’écouter et à l’entendre. Comprenant qu’il fallait approndir ce message, il remonta, d’une part, aux sources françaises, jusqu’à Rimbaud et à Lautréamont ; d’autre part, à ses propres sources, à ses « ancêtres Bambara », à la poésie négro-africaine.
Nul plus que Césaire, ne mérite le titre de « grand poète noir » que lui décerna André Breton en 1943 . Et d’abord cet ancien normalien, ce professeur de lettres, est le maître magnifique de sa langue, jusque dans le bouillonnement de son délire. Mais le don essentiel de notre poète est la passion. C’est des profondeurs de sa négritude qu’explose le volcan émotionnel. Je dis passion. Le Cahier d’un retour au pays natal — j’ai assisté à sa douloureuse parturition — est l’expression transcendante du drame mêlé de la souffrance morale et de la souffrance physique. Pour finir, le troisième « cœur » du balisier : une tyrannique exigence morale, l’absolu dans le refus de transiger avec le mensonge ou l’injustice.
Ces dons que voilà font le poète noir. Ses images jaillissent des entrailles mêmes du volcan, du creuset où ont mûri métaux et pierres rares, images des trois continents et des trois races, images du monde. Images qui frappent parce que images qui chantent. Car Césaire, qui est surréaliste, mais nègre, ne néglige pas le « stupéfiant chant », — jeu des sonorités et rythmes verbaux — pour le seul « stupéfiant image ».
Le poète va plus loin : il réconcilie le rêve et l’action. Je veux dire que, chez lui, le rêve est action grâce aux « armes miraculeuses » sorties du dépôt ancien de sa négritude. Il réconcilie le poète et le politique, ce « Rebelle » dont chaque chant est un refus hautain au monde blanc de l’argent.
Comprenons Césaire, le « Blanc » symbolise le Capital ; comme le « Nègre » le travail. A travers les hommes à peau noire de sa race, c’est la lutte du prolétariat mondial qu’il chante contre la dictature des pions et des banquiers. Poésie personnelle s’il en fut jamais, poésie raciale, mais gonflée d’un « amour tyrannique » pour tous les hommes de ses frères, « d'un amour catholique », comme il avait tout d’abord écrit."
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Césaire accepte :
« j’accepte … j’accepte entièrement, sans réserve… ma race qu’aucune ablution d’hysope et de lys mêlés ne pourrait purifier ma race rongée de macules ma race raisin mûr pour pieds ivres ma reine de crachats et de lèpres »
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Citations
11:55 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : aimé césaire, senghor
18.04.2008
Joie!
"Le miracle d'une parole entendue par tous, quelle joie!" Césaire
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Eia pour le Kaïlcédrat royal !
Eia pour ceux qui n'ont jamais rien inventé
pour ceux qui n'ont jamais rien exploré
pour ceux qui n'ont jamais rien dompté
mais ils s'abandonnent, saisis, à l'essence de toute chose
ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose
insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde
véritablement les fils aînés du monde
poreux à tous les souffles du monde
aire fraternelle de tous les souffles du monde
lit sans drain de toutes les eaux du monde
étincelle du feu sacré du monde
chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !
Tiède petit matin de vertus ancestrales
Sang ! Sang ! tout notre sang ému par le cœur mâle du soleil
ceux qui savent la féminité de la lune au corps d'huile
l'exaltation réconciliée de l'antilope et de l'étoile
ceux dont la survie chemine en la germination de l'herbe !
Eia parfait cercle du monde et close concordance !
Cahier d'un retour au pays natal, extrait.
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Extrait d'un entretien avec Maryse Condé, romancière guadeloupéenne à l'occasion de ses 90 ans:
Maryse Condé. Est-ce qu'Aimé Césaire a un héritier?
Aimé Césaire. Je ne me suis jamais posé la question. Je n'ai aucune prétention particulière. J'ai dit ce que je pensais, j'ai dit ce que je croyais. Je ne sais pas si j'ai raison ou si j'ai tort, mais je reste fidèle à cela et à l'Afrique fondamentale. On m'a beaucoup déformé, transformé, caricaturé. Je crois simplement en l'homme. Je ne suis pas du tout raciste. Je respecte l'homme européen. Je connais son histoire. Je respecte le peuple français. Je respecte tous les hommes quels qu'ils soient, mais je pense aussi qu'il faut leur faire la leçon et leur dire que l'homme nègre, ça existe et que lui aussi il faut le respecter.
Pourquoi ai-je dit «négritude»? Ce n'est pas du tout que je crois à la couleur. Ce n'est pas du tout ça. Il faut toujours resituer les choses dans le temps, dans l'Histoire, dans les circonstances. N'oubliez pas que quand la négritude est née, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la croyance générale, au lycée, dans la rue, était une sorte de racisme sous-jacent. Il y a la sauvagerie et la civilisation. De bonne foi, tout le monde était persuadé qu'il n'y avait qu'une seule civilisation, celle des Européens - tous les autres étaient des sauvages. Bien sûr, il y a des gens plus ou moins brutaux ou plus ou moins intelligents. Lisez Gobineau. Même dans Renan, j'ai été effaré, j'ai trouvé des pages absolument extraordinaires. Bien entendu, l'opinion publique déforme, vulgarise.
Même les nègres... Je me rappelle encore, un jour où j'étais près de la bibliothèque Sainte-Geneviève: un grand type vient vers moi, un homme de couleur. Il me dit: «Césaire, je t'aime bien, mais il y a une chose que je te reproche. Pourquoi parles-tu comme ça de l'Afrique? C'est une bande de sauvages. Nous n'avons plus rien à voir avec eux.» Voilà ce qu'il m'a dit. C'est terrible! Même les nègres en étaient convaincus. Ils étaient pénétrés de valeurs fausses. C'est contre cela qu'il s'agissait, et qu'il s'agit, encore, de réagir. Et puis un beau jour, Léopold Sédar Senghor a dit: «On s'en fout! Nègre? Mais oui, je suis un nègre! Et puis après!» Et voici comment est née la négritude: d'un mouvement d'humeur. Autrement dit, ce qui était proféré et lancé à la figure comme une insulte amenait la réponse: «Mais oui, je suis nègre, et puis après!»
Maryse Condé: Ne serait-il pas plus juste de remplacer le mot «foi» par le mot «espoir»?
Aimé Césaire: J'ai toujours un espoir parce que je crois en l'homme. C'est peut-être stupide. La voie de l'homme est d'accomplir l'humanité, de prendre conscience de soi-même. De vieux souvenirs me reviennent: à Louis-le-Grand, nous avions des professeurs assez étonnants: Louis Lavelle, une sorte d'existentialiste très chrétien, et le père Cresson, un kantien qui a écrit des livres chez Armand Colin. Moi, je ne suis pas kantien; le kantisme, c'est très occidental. Pour lui, l'œuvre de Kant se ramenait à trois questions fondamentales: «Qui suis-je?» (sur les bancs de la Sorbonne, il m'est arrivé de me le demander, et j'ai très bien compris qui j'étais); «Que dois-je faire?» (c'est cela la morale, une question que je me pose à moi-même); et «Que m'est-il permis d'espérer?» Il n'a pas dit: «Qu'est-ce que j'espère?» Et pour moi, ce dernier point, c'est tout.
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J'habite une blessure sacrée
j'habite des ancêtres imaginaires
j'habite un vouloir obscur
j'habite un long silence
j'habite une soif irrémédiable...
Moi, laminaire.
17:44 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : aimé césaire















